La sensation de douleur chez les poissons

Tout d’abord, il faut comprendre que la douleur et les réactions physiques aux stimuli nocifs sont deux phénomènes bien distincts. Par exemple, les stimuli nocifs ne conduisent pas toujours à la sensation de douleur. Prenez le cas d’une visite chez le dentiste : quand il injecte un anesthésique local dans votre gencive pour bloquer la transmission nerveuse, certaines de vos dents et une partie de votre bouche sont engourdies.

Dès lors, quand une dent est fraisée, les cellules sensorielles qui déclenchent la douleur sont excitées, mais la désactivation du nerf empêche ce signal d’être envoyé au cerveau. Si bien qu’aucune douleur n’est ressentie. Inversement, une personne peut souffrir sans montrer le moindre signe d’inconfort. " Les réactions aux atteintes corporelles sont observées chez toutes les formes de la vie animale, mais ces réactions ne signifient pas que la douleur est ressentie, et elles peuvent rester au niveau inconscient ", explique le docteur James D. Rose, de l’université du Wyoming, et dont les travaux (publiés par In Fisherman, Le confrère américain de la pêche et les poissons) ont servi de base à la rédaction de cet article. L’une des principales raisons qui nous pousse à croire que tous les animaux ressentent la douleur, c’est que tous réagissent aux stimuli nocifs, et pour nous, ces réactions sont étroitement associées à la douleur. En réalité, ces réactions sont de purs réflexes de défense que l’on observe même chez les formes de vie les plus primitives.

Ainsi, quand une créature monocellulaire comme l’amibe s’écarte d’une source d’irritation chimique ou mécanique, sa réaction est automatique car elle ne possède pas de système nerveux et ne ressent donc pas la douleur ni même le stimulus qui provoque sa réaction. Beaucoup d’autres invertébrés réagissent de la sorte aux stimuli nocifs, mais avec des mécanismes de fuite plus complexes que chez l’amibe. Les étoiles de mer, par exemple, ont un système nerveux primitif qui relie les récepteurs sensoriels aux muscles, ce qui leur permet de s’éloigner lentement d’un stimulus nocif. Ce système nerveux comporte un nombre restreint de cellules, mais ne possède pas de cerveau. Les réactions de l’étoile de mer, comme chez l’amibe, ne sont ni précises ni sophistiquées elle ne peut pas éprouver les stimuli qui déclenchent ses réactions.

Les vertébrés ont généralement un système nerveux plus complexe que les invertébrés. Leur cerveau, nettement plus développé, reçoit par la moelle épinière les informations concernant les stimuli nocifs. Il y répond en provoquant des réactions rapides et coordonnées de l’organisme, qui permettent à ce dernier de fuir ces stimuli. Ces réactions réflexes comprennent notamment le retrait de la partie du corps stimulée, des contorsions, la fuite, et, chez certains animaux, le cri. Elles sont motivées par le niveau inférieur du système nerveux, en particulier par le tronc cérébral et la moelle épinière. Les cerveaux des vertébrés présentent des différences entre eux d’une très grande complexité, tant au niveau de leur structure que de leur mode de fonctionnement propre. Les cerveaux des animaux à sang froid (les poissons, les grenouilles, les salamandres, les lézards ou les serpents...), par exemple, sont plus simples que les cerveaux des vertébrés à sang chaud (les oiseaux ou les mammifères). Et de tous les vertébrés, ce sont les poissons qui ont le cerveau le plus simple alors que les humains, eux, ont le plus complexe.

Le réflexe de fuite

Tous les mammifères ont développé des hémisphères cérébraux qui sont essentiellement une couche externe de néocortex. Chez l’homme, la conscience des sensations, des émotions et de la douleur dépend du néocortex très développé et d’autres régions spécialisées des hémisphères cérébraux. Quand les hémisphères cérébraux d’un humain sont détruits, le sujet entre alors dans un état comateux et végétatif. Les poissons, en revanche, ont des hémisphères cérébraux très petits et dépourvus de néocortex. Si les hémisphères cérébraux d’un poisson sont détruits, son comportement demeure à peu près normal, parce que les comportements simples d’un poisson - y compris ses réactions aux stimuli nocifs - dépendent principalement du tronc cérébral et de la moelle épinière. " La capacité de percevoir de façon consciente les stimuli sensoriels, au lieu de réagir par réflexe à de tels stimuli exige un cerveau complexe. Chez l’homme, la partie du cerveau qui induit cette conscience se situe dans les hémisphères cérébraux, particulièrement le néocortex ", explique le Dr Rose. Si notre cortex est endommagé, nous perdons la conscience des sensations. Une lésion de la région visuelle du cortex, par exemple, provoque la cécité, mais l’activité sensorielle relative à la vision continue toujours dans les parties subcorticales du cerveau. Simplement, ces informations n’étant plus transmises au cerveau supérieur, elles ne sont pas analysées et restent au niveau inconscient.

cerveau humain vs cerveau de poisson

De même, nous n’en avons pas conscience, mais le tronc cérébral et la moelle épinière contiennent les programmes contrôlant nos fonctions les plus automatiques : sourire et rire, voix, équilibre, respiration, ingestion et sommeil. Chez le poisson, la fonction "voir" est exécutée par le tronc cérébral, automatiquement et sans conscience : si l’on retire à un poisson ses hémisphères cérébraux, son comportement visuel reste normal. De même, la perception des vibrations par la ligne latérale est transmise à la moelle épinière puis au tronc cérébral, provoquant le déclenchement du réflexe de fuite sans qu’il y ait " conscience " d’un danger, c’est-à-dire sans réaction de peur. En revanche, il y a sécrétion d’hormones de stress qui vont modifier le comportement du poisson (prostration) pendant une période variant avec la quantité d’hormones sécrétées. " Les poissons n’ont pas un cerveau suffisamment développé pour avoir une conscience de la douleur comme aucun autre type de conscience ", affirme le docteur Rose.
La douleur est produite par des régions spécifiques des lobes frontaux des hémisphères cérébraux humains. La lésion de ces régions élimine la douleur. Dans le cerveau d’un poisson, ces régions n’existent pas. Autrement dit, les poissons ne semblent pas avoir la capacité neurologique d’éprouver l’aspect psychologique de la douleur. Les réactions de fuite rapides et bien coordonnées des poissons aux stimuli nocifs sont générées automatiquement au niveau du tronc cérébral et de la moelle épinière. Et si le tronc cérébral et la moelle épinière d’un poisson fonctionnent comme chez l’homme (ce qui est très probable), il n’y a aucune "conscience" d’activité neurale à ces niveaux.

Une sensation consciente

On pourrait objecter que les poissons ont peut -être la capacité de ressentir la douleur par un autre processus que celui qui passe par les lobes frontaux du cerveau humain : " Un tel argument est indéfendable. La capacité d’éprouver la douleur, comme nous le savons, exige le développement massif des hémisphères cérébraux. De grandes quantités de cellules du cerveau sont mobilisées pour permettre la sensation consciente, y compris les réactions émotionnelles à la douleur ", précise le docteur Rose. Un cerveau de poisson est simple, efficace. Il est uniquement capable d’un nombre limité de fonctions. On peut le comparer aux premières voitures. Pour continuer la comparaison, notre cerveau se rapproche plus d’une voiture de luxe moderne à quatre roues motrices, climatisation, émissions contrôlées, injection électronique... Ces fonctions supplémentaires ne pourraient pas exister sans " matériel " supplémentaire, autrement dit sans les hémisphères cérébraux qui rendent possible la dimension psychologique de l’existence, y compris l’expérience de la douleur.

La notion de danger

Des différences existent aussi entre les mammifères. Le degré de complexité du développement de leurs hémisphères cérébraux, au niveau des lobes frontaux, varie énormément. Le cerveau des mammifères prédateurs est plus grand et plus complexe que celui de leur proie. Ceux des moutons et des cerfs, par exemple, n’ont qu’une fraction minuscule de la masse des lobes frontaux du cerveau humain. Cela veut dire que leurs perceptions psychologiques sont radicalement différentes des perceptions humaines. " Les réactions des poissons aux stimuli nocifs sont du même ordre que leurs réactions aux prédateurs et à d’autres stimuli non nocifs ", précise encore le docteur James D. Rose. Quand un poisson est ferré, il réagit typiquement par des mouvements de nage désordonnée qui constituent une réaction de fuite. On interprète généralement cette fuite comme une réaction à la douleur. En réalité, cette réaction est une réponse automatique à une agression invisible et, ici, la fuite du poisson n’est fondamentalement pas différente de sa réaction quand il est poursuivi par un prédateur visible, ou surpris par une vibration dans l’eau. Il est également peu probable qu’elle reflète la peur, parce que les régions du cerveau connues pour être responsables du sentiment de peur sont absentes chez un poisson. D’ailleurs, il est vraisemblable que le réflexe de fuite soit provoqué plutôt par la traction sur la ligne que par la piqûre de l’hameçon. Par exemple, il arrive de ferrer un brochet et de se faire couper instantanément. Très souvent, on le prend au lancer suivant, alors qu’il a été piqué par l’hameçon ou que le leurre est encore solidement planté à l’intérieur de sa gueule. Mais la perte de contact a été trop rapide pour qu’il ressente la traction de la ligne et éprouve la notion de danger. Il faut quand même noter que si les poissons n’éprouvent ni douleur ni souffrance, leurs réactions aux stimuli nocifs ou à la capture ont des conséquences importantes. Le stress provoque la sécrétion d’hormones toxiques aux effets parfois indésirables sur la santé des poissons, si elles sont en grande quantité ou sécrétées sur une longue période. C’est pourquoi il est important, Si l’on pratique le no-kill, de respecter les précautions d’usage qui consistent à écourter le combat et à relâcher le poisson le plus vite possible.

En résumé

   La douleur et les réactions physiques aux stimuli nocifs sont deux phénomènes bien distincts.

   Les réactions protectrices n’exigent pas de système nerveux complexe et peuvent se produire chez des animaux incapables de percevoir des stimuli qui provoquent ces réactions.

   L’existence d’un humain est dominée par les hémisphères cérébraux (niveau conscient), alors que celle du poisson est dominée par le tronc cérébral (niveau inconscient).

   Les poissons n’ont pas la capacité neurologique d’éprouver l’aspect psychologique désagréable de la douleur ou même de la peur.


Laissons le mot de la fin au docteur Rose : " Si l’on s’en tient aux faits concernant les processus neurologiques qui produisent la douleur, l’expérience de la détresse et de la souffrance par les poissons est improbable. Le fait qu’un poisson se débatte ne signifie pas qu’il souffre, qu’il soit emprisonné dans les serres d’un aigle pêcheur, dévoré vivant par un ours Kodiak ou piqué par l’hameçon d’un pêcheur. "

Michel Tarragnat.